Il est midi. J’attends le photographe et journaliste Valérian Mazataud au charmant café Le Placard, où se tient l’exposition À travers leurs yeux, une série de photographies prises par de jeunes décrocheurs scolaires palestiniens de Naplouse, à qui Valérian a enseigné la photo pendant six semaines en octobre et novembre 2009.
Mon téléphone sonne, Valérian sera en retard : son chemin a accidentellement croisé celui d’une voiture alors qu’il s’en venait à vélo. Une petite heure et quelques bobos plus tard, c’est avec distance critique et discernement qu’il m’a conté son aventure en Cisjordanie, son travail avec les jeunes. Une entrevue empreinte d’humilité et d’humanité.
Valérian Mazataud, parlez-nous de Project Hope.
Project Hope a été fondé par un Canadien Jeremy Wildeman qui a été en voyages dans pleins d’endroits dont Naplouse en Palestine. Il a fondé son ONG, vouée à l’éducation des jeunes de Naplouse avec une équipe de Palestiniens sur place. Une équipe sur place s’occupe de chercher des subventions et de recevoir des volontaires des Etats-Unis, d’Europe, du Canada et du Japon. Ces différents volontaires, qui organisent des ateliers selon leur spécialité, sont dispatchés dans différentes écoles de la ville, à Naplouse et dans les villages environnants. Ils y donnent des cours d’anglais, de français, d’informatique et d’arts plastiques.
Comment les avez-vous rencontrés ?
Un peu par hasard. J’avais envie d’aller en Palestine, un endroit très intéressant à couvrir pour un journaliste. J’en ai parlé à un ami qui connaissait Jeremy, je l’ai contacté et il m’a expliqué le fonctionnement. On est libre de créer des projets. J’y suis allé dans le cadre d’un atelier photo.
Pourquoi la Palestine ?
Ce qui m’a poussé à devenir journaliste, c’est que je m’intéresse à des sujets qui m’intriguent et que je ne comprends pas. J’essaie de les fouiller, de les comprendre et de les expliquer. La Palestine était l’une des zones que je comprenais le moins, très embrouillée et chargée d’histoire. Ma démarche journalistique est vraiment basée sur l’éducation, j’ai été éducateur pendant cinq ans avant ça. Je m’intéresse beaucoup au monde, à la géopolitique, à la géographie. Je pense que c’est un des nœuds gordiens de l’actualité, du monde d’aujourd’hui. Pour moi, il n’y a pas mieux que d’aller sur place pour comprendre quelque chose.
Comment avez-vous préparé votre voyage ?
J’ai rencontré Jeremy à plusieurs reprises, car il était très intéressé par le projet. Il m’a fait mis en contact avec des membres de l’équipe palestinienne lorsqu’ils sont venus ici. On a organisé un concert de levées de fond pour Project Hope à Montréal l’an dernier au café Campus qui a bien marché. C’était assez difficile de travailler à distance avec l’équipe palestinienne, ils ne sont pas très emails etc. Ils sont vraiment sur le terrain, occupés à réaliser tous les projets dans la ville. C’était difficile de prévoir avant ce que j’allais trouver sur place. J’avais échafaudé différents plans. J’ai l’habitude de voyager, et notamment dans les pays arabes. Evidemment j’ai lu sur la région, sur le conflit, je me suis préparé comme un journaliste. Et puis je suis prof de photos dans des camps de jour l’été à Montréal. Au niveau de l’enseignement de la photo, je savais à peu près ce que j’allais faire.
Avez-vous eu de la difficulté à vous rendre sur place, à avoir une accréditation ?
Il n’y a pas vraiment de paperasse administrative. En théorie, il ne vaut mieux pas dire que tu vas en Palestine quand tu arrives en Israël. A l’aéroport, je leur ai dit que je venais faire du tourisme et que j’allais à tel et tel endroit en Israël. Si tu commences à t’embarquer dans le fait que tu viens pour la Palestine, t’as une chance sur deux d’être refusé. Une fois rentré en Israël, il n’y a aucun problème. En tant qu’étranger, t’as le droit de te promener dans tout Israël et en Palestine, sauf à Gaza. J’ai eu de la chance, mon interrogatoire a duré 30 secondes. Maintenant, j’ai des amis qui ont eu des interrogatoires beaucoup plus longs, y en a qui se sont faits refuser l’entrée ou le fait de retourner pour renouveler leur visa. S’ils trouvent qu’il y a quelque chose de louche avec toi, ils vont te poser des questions, ils sont formés pour arriver à débusquer n’importe quoi. Les volontaires qui ont eu des problèmes sont surtout des américains qui étaient de souche arabe. Ils s’appelaient Mohamed, Ali etc. et avaient des passeports américains. Et puis en sortant, y a tout un interrogatoire que tu passes. Si t’es blanc et que tu dis que tu viens pour du tourisme, ça fonctionne à priori, mais c’est très variable. Si tu reviens une deuxième fois, ils le voient sur les fichiers et vont commencer à trouver ça plus louche, ils ont un service de renseignement très organisé. Il y a en partie de la grosse paranoïa là-dedans avec les bénévoles des ONG et les activistes étrangers qui trainent en Palestine, mais il y a une part de vrai aussi.
Comment avez-vous été accueilli par la population ?
Super bien. Project Hope à Naplouse est très bien implanté. L’équipe, ce sont des gens de Naplouse qui sont là depuis toujours. Toutes les expériences que j’ai des pays musulmans ou des pays arabes, c’est que l’accueil est génial. Encore une fois c’était le cas. On m’a dit qu’il y avait des périodes beaucoup plus difficiles, pendant l’intifada, où il y avait beaucoup plus de risques et où les étrangers pouvaient être utilisés comme un moyen de pression entre différents groupes. Mais ce n’était absolument pas le cas.
Etait-ce dangereux ?
Il n’y a pas de danger dans la vie de tous les jours pour un étranger. En tant que journaliste, je suis allée dans d’autres endroits qu’à Naplouse, j’ai participé à des manifestations dans les villages ou à Jérusalem Est, où des gens se font expropriés. Là il y a plus de danger, tu as des militaires qui envoient des bombes lacrymogènes, la police qui charge. Mais personne ne t’oblige à aller là-bas. Ca fait partie des choses que je voulais voir. Je trouve le terme conflit israélo-palestinien un peu erroné. Il n’y a pas vraiment de conflit. Conflit, c’est quand tu as deux parts égales. Des militaires surarmés contre des ados qui balancent des cailloux, ce n’est pas tout à fait ça. C’est ce que je voulais voir de visu. J’ai pas mal de photos sur mon site, Focuszero.com. Il y a aussi le blog de photos des jeunes.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en arrivant en Palestine?
Pleins de gens n’ont pas de travail, le taux de chômage est élevé. Mais le niveau d’éducation est très bon, il y a beaucoup d’universités en Palestine qui fonctionnent très bien, des gens très brillants, très intelligents. T’as des marchés bien remplis. Je ne dirais pas que les gens sont heureux et je ne me dis pas « mais pourquoi ils se plaignent ?», mais ce n’est pas l’image que j’en avais avant. La plupart du temps où tu entends parler de la Cisjordanie, c’est zone de guerre, affrontements etc. Les journalistes et les caméras sont là où ça pète, à des manifestations entre palestiniens et colons, entre palestiniens et militaires, à Jérusalem Est, où il y a toujours des affrontements. Mais 99% de la Cisjordanie, ce sont des petits villages bien calmes, où la majorité du temps, ça va bien. Sauf qu’à certains moments, ça ne passe pas. C’est un conflit très diffus.
Parlez-nous de l’exposition À travers leurs yeux.
L’idée du projet était de montrer des travaux artistiques réalisés par de jeunes Palestiniens âgés de 13 à 17 ans et leur faire prendre des photos qu’on allait montrer sur internet via un blog. Ensuite, on pouvait les imprimer, monter une expo et la faire tourner dans les différents endroits où on avait des contacts. La Palestine est une zone qui est très couverte par les journalistes, on trouve beaucoup de documentaires. Le but de Project Hope est de donner un moyen d’expression direct aux gens qui sont là-bas, de préférence aux jeunes. L’art, la photo ou l’approche photojournaliste font partie des moyens d’expression directe qu’on voulait leur donner. On était là pour les soutenir techniquement sur le projet. Par exemple, faire tourner l’expo, fournir les appareils photos et un encadrement technique pour la prise de vue.
Combien de jeunes étaient concernés par le projet ?
J’ai travaillé avec 45 jeunes du Centre de réhabilitation des jeunes, destiné aux décrocheurs scolaires. C’est un endroit où les jeunes ont quitté ou bien se sont faits virés de l’école. Ils viennent des camps de réfugiés et sont issus des couches les plus populaires de la ville de Naplouse. 60 jeunes sont pris en charge dans le centre, avec des profs supers et une équipe géniale. J’ai bien embarqué, j’aime le public des ados, ça ajoutait un défi intéressant que ce soit des décrocheurs scolaires. Ce n’était que des garçons, l’institut n’est pas mixte. Même si la directrice et un gros tiers de l’équipe de professeurs sont des femmes.
A quoi ressemble la vie d’un enfant palestinien qui a décroché scolairement ?
Les cas sont très multiples. La chose la plus surprenante en Palestine, je parle seulement pour la Cisjordanie, Gaza, je ne peux absolument rien en dire, je n’y suis pas allé et c’est complètement fermé à tout le monde, ça ressemble à un pays arabe qui pourrait être l’Egypte ou le Liban. On a toujours une image de la Palestine associée à la guerre, au conflit etc. A l’heure d’aujourd’hui, il n’ya pas de conflit ouvert en Cisjordanie, il n’y a pas de vrais affrontements, c’est très sporadique. Des manifestations sont organisées assez régulièrement partout en Cisjordanie, mais qui de plus en plus de manière pacifique, ça n’empêche pas qu’il y ait un ou deux ados qui balancent des pierres. La vie est complètement normale, comme tu pourrais l’avoir au Liban ou en Egypte, sauf que le niveau de vie est plus élevé étrangement. On ne trouve pas de mendiants en Cisjordanie, ça peut arriver de rencontrer quelques grands-mères dans la rue, sans enfants ni mari etc.qui se retrouvent à vendre des pacotilles. Ce qui est très différent de l’Egypte. C’est une société qui est beaucoup moins inégalitaire, et où tout le monde mange à peu près à sa faim. Le taux d’analphabétisme est l’un des plus bas du moyen orient arabe.
Décrivez-nous le quotidien de ces jeunes décrocheurs scolaires ?
Je les vois lorsqu’ils viennent au centre d’enseignement prendre leurs cours. Ils y vont tous les jours pour apprendre un métier. Cinq formations sont proposées : peintre de carrosseries de voitures, couvreur de banquettes de voitures, fabrication de planches pour les meubles, des armoires essentiellement, et fabrication de vêtements. Le centre forme une soixantaine de jeunes décrocheurs. La plupart sont quasiment analphabètes même en arabe Certains savaient écrire, d’autres pas du tout. Certains avaient des déficiences intellectuelles. D’autres étaient super actifs, très brillants. Je ne pense qu’il y ait un super système pour s’occuper de ces jeunes-là en Palestine. C’est juste qu’ils n’aiment pas l’école, ils n’aiment pas les méthodes d’enseignement. Ils avaient envie d’avoir une autre approche d’enseignement. Il y a pleins de cas différents, il y a aussi des jeunes qui viennent de milieux défavorisés, peut-être que leurs parents avaient moins de temps pour s’occuper d’eux, peut-être qu’ils trainaient dans la rue qu’ils faisaient des conneries à l’école. Plusieurs m’ont dit qu’ils s’étaient fait arrêtés. Ce sont des jeunes qui habitent à Balata ou à Askar qui sont les deux plus gros camps de réfugiés de la ville. Pendant la deuxième Intifada de 2002 à 2006, il y avait de patrouilles militaires israéliennes quotidiennes. Ils vont fouiller les maisons, mettre les gens dehors, envoyer des grenades lacrymogènes etc. Ce sont des jeunes qui ont vécu avec ça tous les jours .
Comment se sont déroulés les cours ?
J’ai vite réalisé que je n’allais pas avoir une démarche d’apprentissage technique de la photo, ni une approche très artistique ou conceptuelle, donc on est resté sur une approche très instinctive. Le plus dur du travail consistait à faire sortir le groupe et garder tout le monde bien organisé, c’est sûr qu’ils sont un peu turbulents. On s’arrangeait pour aller dans des endroits où on ne dérangeait pas trop de monde. On a commencé progressivement en restant dans la salle de classe, puis dans la rue. Sur le terrain vague près de l’école, on a essayé de prendre des paysages, des gens en train de sauter. C’est l’un des trucs les plus faciles à apprendre en photo à des jeunes : leur montrer que tu peux préparer ton appareil photo pour qu’il soit prêt à prendre une action rapide, par exemple un saut. Tu leur donnes le défi d’arriver à prendre quelqu’un qui saute, ils accrochent là-dessus, ils se mettent en scène. Tu prends une photo de toi en train de sauter ou de faire une acrobatie, t’es comme super fier. Je les lançais sur une composition, après ils improvisent de leur côté, ils viennent te les montrer. Au premier cours, je leur ai montré comment on prenait des photos de sauts, on est allé prendre des photos dans les ruines, des photos des pierres en gros plans, ils ont couplé le fait d’être dans les ruines et le fait de sauter. Ils se souvenaient de techniques qu’ils avaient apprises au début. Souvent ils reprenaient des choses qu’on avait déjà faites et ils les adaptaient un peu à leur sauce. Tu leur montres la macro, c’est un truc génial pour prendre des choses de très prêt, tu leur montres ce qu’il faut faire, qu’il faut être patient et qu’il ne faut pas bouger. Ils aiment beaucoup. Ils viennent te voir régulièrement pour te montrer ce qu’ils ont expérimenté et qu’ils font les choses par eux-mêmes.
Des anecdotes amusantes pendant l’atelier ?
Plus en relation avec le projet photo. Deux jeunes ont quitté le cours avec les appareils photo. Je ne pense pas qu’ils avaient l’intention de les voler, puisque de toute façon on savait pertinemment qui c’était, ils étaient de l’école. Ils ont commencé à prendre des photos des policiers et se sont retrouvés au poste, Ils s’étaient fait interrogés, c’était la grosse affaire. La direction de l’école s’en est occupé. Je trouvais ça assez drôle. Une démarche un peu naïve de leur part, ils se doutaient bien que ça allait leur poser des problèmes. J’étais content de me dire que quelque part, on leur donne ce petit espace de liberté, c’est sûr ils en abusent un peu, mais je trouvais ça intéressant qu’ils aient voulu photographier la police. Ils ont voulu faire quelque chose d’indépendant, de prendre des photos qu’ils pensaient être importantes. Provocation ou pas, je trouvais ça drôle.






