Le Bruyant: Qui est Guy V. Amou? Vos publications? Votre parcours?
J’aurai tout fait que cela n’aurait représenté aucun accomplissement à mes yeux si j’avais manqué d’être père. Finalement Guy V. Amou, c’est un père qui dialogue constamment avec ses enfants par l’écriture. Ce que j’écris, c’est pour moi une forme de legs afin qu’un jour à leur tour, ils soient à l’abri d’interrogations inutiles sur leur origine.
Fils de tortue (roman, 2001)
Murmures du Mono (nouvelles, 2005)
L’hyène et l’orfraie (roman, 2006)
J’ai remarqué récemment qu’il n’y a rien que j’ai écrit ensuite qui ne fasse allusion d’une façon ou d’autre au Mono. Même dans le recueil, on voit plusieurs textes consacrés à la région. Cela me rappelle une phrase terrible qu’avait prononcée un jour un de mes professeurs de français du secondaire : « Tout écrivain digne de quelque intérêt ne raconte constamment que la même histoire. Seule la forme change. Le fond demeure jalousement égal à ses premiers chavirements. »
Le Bruyant: A quel âge avez-vous pris la plume?
Le poète: On peut entendre cette question sous plusieurs formes. Je peux faire semblant de croire qu’il s’agit là de dire mes premiers contacts avec l’acte d’écrire, écrire ici signifiant tracer sur un support des signes qui représenteraient des mots. Mais mon intuition me souffle que ce qui vous intéresse c’est de savoir quand me sont venues mes premières impulsions créatrices. La réponse est simple. A partir du moment où j’ai à peu près maîtrisé l’abécédaire, naturellement cet art nouveau qui consiste à parler avec des signes s’est mis au service de ma propension à inventer des histoires. Ainsi, aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours écrit. Cela est tellement vrai qu’au Mono, les adultes avaient l’habitude de se moquer gentiment de moi en me demandant si j’ai fini par devenir un écrivain. Car, voyez-vous, on m’a raconté que dès que j’avais vu ma sœur aînée prendre le chemin de l’école, je réclamai sans cesse le droit d'aller moi aussi à l'école pour apprendre à écrire. Ce n’était pas la lecture qui m’intéressait. C’était écrire. Mon tout premier roman, qui n’a évidemment pas été publié, je l’avais achevé au détour de ma dixième année d'existence. C’était un récit invraisemblable et maladroit d’une cinquantaine de pages. Pour ce qui est de l’expression poétique, mes parents ont joué le rôle de mes premières muses, en ce sens qu’à leur anniversaire, il me revenait de me faire le porte-parole des vœux de toute la fratrie. Mes premières esquisses poétiques ont commencé ainsi. Plus tard, j’ai découvert que c’est le moyen le plus sûr d’allumer un quelconque intérêt dans le regard bouleversant des filles. Comme on peut le voir, mon rapport à la création poétique est étroitement lié à mes affections. Voilà pourquoi, lorsque ma sœur aînée a tutoyé le demi-siècle d’existence, j’ai trouvé tout à fait normal de lui offrir un bouquet de 50 poèmes. Il se trouve que mon éditeur, les éditions Grenier, a eu la générosité d’estimer cela suffisamment digne d’intérêt pour me convaincre de le proposer à d’autres que la seule destinataire. C’est ainsi qu’est né :« Les racines du bonkul rêvent de silence »
Le Bruyant: Quel titre?
Le poète: …N’est-ce pas?
Le Bruyant: Mais encore?
Le poète: Je suis un vieux tripoteur de paradoxes. Tout ce qui est paradoxal me parle. Cela doit venir de ma nature farouchement opposée à la ligne droite autant qu’aux angles. C’est dans les rondeurs que je puise les aliments de mon esprit. Tout ça pour dire que juxtaposer silence à bonkul m’a paru extrêmement fidèle aux impressions que m’ont laissées mes récents voyages en Afrique. Le bonkul, c’est l'arbre à palabres, un arbre dont l’ombre recueille le trop-plein de verbes de nos villages anciens. Que ses racines rêvent aujourd’hui de silence signifie tout simplement que je réclame un moratoire aux divagations afin que nous prenions le temps d’assimiler les saisons de notre longue dérive, nous préparant ainsi à nous rendre disponibles aux défis de demain. Le recueil relate en somme notre parcours tel que je l’intègre dans mon imaginaire d’enfant noir devenu adulte dans un monde de Blancs. Chaque poème renvoie à mes rêves, à mes révoltes et à mes espoirs.
Le Bruyant: Et vos projets d’écriture?
Le poète: Je ne peux pas à proprement parler évoquer des projets d’écriture car ce serait comme si on me demandait d’épiloguer sur mes projets de respiration. Je vous l’ai dit et je le répète, j’ai toujours écrit. Je continue d’écrire chaque jour. J’ai plusieurs textes qui dorment dans mes tiroirs. Je les propose aux éditeurs lorsque je sens qu’il est temps que je dise quelque chose à d’autres que mes proches immédiats. Je jouis de l’immense privilège de vivre d’un autre métier. Cela me permet d’aborder l’édition avec un peu plus de quiétude. Tout compte fait, je ne me trouve pas dans une logique de publier pour assurer la survie de la famille. Je le répète, c’est là un immense privilège dont je ne cesse de remercier le destin.
Le Bruyant: Pour qui et pourquoi le CLAM (Cercle Littéraire Africain de Montréal) ?
Le poète: L’idée du Cercle littéraire m’a été proposée par ma femme, à la suite des déconvenues que j’avais connues au moment de faire des recherches sur les auteur(e)s africain(e)s à Montréal, dans le cadre d’une chronique littéraire mensuelle qui m’avait été confiée à la radio. Il trainait sur plusieurs sites web une référence à une défunte association d’écrivains africains du Canada. Mais nul moyen d’en retracer les membres. Donc, au début du 3ème millénaire, il n’existait aucune structure à Montréal permettant à des gens qui ont pour passion commune l’Afrique et l’écriture de se côtoyer et de partager leurs expériences respectives. En décembre 2007, j’ai lancé un appel à quelques-uns des auteurs que j’avais eu l’occasion de recevoir à l’émission radiophonique ainsi qu’à quelques personnes dont je connaissais la passion pour la littérature africaine. Le 16 décembre 2007, nous fûmes un petit noyau d’illuminés à prendre le pari qu’un jour à Montréal existerait un espace d’expression et de promotion de cette passion. Cela fait à présent près de 3 ans et je dois admettre que le chemin parcouru est tout sauf négligeable. Nous en sommes à préparer un site web qui nous permettrait de rejoindre un plus grand nombre de personnes sensibles à la mission que nous nous sommes donnée, c'est-à-dire faire connaitre ici et ailleurs, l’Afrique plurielle par les mots. Depuis l’ouverture de la Maison de l’Afrique à Montréal, il est évident qu’une bonne partie de nos initiatives seraient associées à ce cadre magnifique destiné à fédérer les expressions socioculturelles de la diaspora à Montréal. Je n’ai pas choisi le nom de Cercle pour rien. C’est un espace sans contraintes, ouvert sur toutes les disponibilités et toutes les curiosités dès lors qu’elles sont portées par des êtres sincèrement attirés par l’écriture et l’Afrique. Par conséquent, tous y sont les bienvenues.
Le Bruyant: Quelles sont vos lectures?
Le poète: Je lis de tout. Je suis une espèce de boulimique de lecture. Il m’arrive fréquemment de dévorer 3 à 4 titres dans la même semaine, traitant d’univers très différent les uns des autres. Ce que j’attends de mes lectures, c’est avant tout d’être surpris tant par l’écriture que par l’univers où l'on m’invite. J’ai des auteurs préférés sur tous les continents. On voit dans ma bibliothèque des Japonais côtoyer des Celtes. Aucune proposition littéraire ne me laisse indifférent à partir du moment où l’on me parle intensément de soi, dans l’expression la plus entière de son altérité en même temps que de son ipséité*. Lire pour moi, en un mot, revient à prendre la mesure de mon semblable engagé dans la fascinante aventure qu’est vivre en un point précis du globe terrestre. Cela explique largement pourquoi j’éprouve toujours des difficultés à avouer une préférence pour un genre plutôt qu’un autre, pour un tel auteur plutôt que tel autre. Cela souvent change en fonction de mon état d’esprit du moment. Il reste, il est vrai, certains classiques et quelques contemporains auxquels je demeure fidèle et que je relis à intervalles réguliers. Un de mes auteurs fétiches, qui ne me déçoit jamais, quelque soit l’époque ou je visite son œuvre, c’est le tchèque Milan Kundera. Évidemment, il y a des milliers d’autres à qui je dois des exaltations dont on n’a pas idée. Et je suis sûr que nous n’aurons pas assez d’espace ici pour les citer tous. Je veux me garder de l’injustice d’en nommer un et d’en oublier un autre.
Le Bruyant: Quel message pourriez-vous laisser aux auteur(e)s de la relève?
Le poète: Si j’avais quelque chose à dire à quelqu’un qui écrit ce serait de se souvenir toujours d’écrire avant tout pour son plaisir personnel. A partir du moment où la tension d’être publié s’empare de la plume, l’élan créatif est comme parasité, je dirai presque perverti.
(*) Caractère fondamental de l’être conscient d’être lui-même (Philosophie)
Textes: Louisa M.E. Lafable
« La nostalgie du Paradis, c'est le désir de l'homme de ne pas être homme. » L’insoutenable légèreté de l’être.
« La vocation de la poésie n'est pas de nous éblouir par une idée surprenante, mais de faire qu'un instant de l'être devienne inoubliable et digne d'une insoutenable nostalgie » L'immortalité
Soirée de lancement du livre :
« Les racines du bonkul rêvent de silence »
Photos: Seydou Coulibaly






